La pensée de l'homme d'avant l'Ecriture
Pour les existentialistes, l'homme se sent étranger sur la terre.
Pour les essentialistes, l'homme est fidèle à la terre. L'artiste
contemporain se doit d'oser l'esprit de l'homme d'avant l'écriture.
L'idée d'une condition originelle lui est familière. Peuples
lointains si près de nous, si près au plus profond de nous-mêmes.
Et lux perpetua...
L'artiste
contemporain se doit d'oser l'esprit par essence actif de l'homme d'avant
l'écriture qui organise et impose son ordre sur le chaos des sensations.
Par la représentation, il encense l'essence comme un acte de construire,
d'inventer. L'odeur de destruction lui est nauséabonde lorsqu'il
parle de création. Une consoeur de la reproduction mimétique,
c'est-à-dire l'imitation, n'appartient qu'aux naturalistes. Les
clefs du mystère ancestral sont données aux anti-naturalistes.
A eux de ne pas les perdre!
La force -en ce début de troisième millénaire- est
dans le Primitivisme, puisée dans cette difficulté (particulièrement
en Occident) de vivre l'affirmation de différences et leur résolution.
Par la représentation, l'artiste contemporain se fonde sur la fidélité
de ses sentiments (et ceux du collectif, de la communauté) plutôt
qu'à celle des apparences... afin d'accéder à la
divinité. La réalité est une question d'illusion.
Le réalisme est une réponse de communication. Ajouté
à l'idée, l'instinct de la métamorphose unit l'artiste
contemporain comme l'un dans le tout, sur le chemin sans limites du sacré.
Les
arts premiers (entendons les arts de cour, les arts archaïques, les
arts primitifs, les arts populaires...) sont arrivés aujourd'hui
à maturité. Les tentatives d'assimilation de ces arts par
les phénomènes de mode de l'époque moderne du siècle
dernier ont travesti le sacré pour n'en faire qu'un marié.
Les signes que nous pouvons tirer de la réalité extérieure,
vus dans l'esprit de l'homme d'avant l'écriture, sont des substituts
plutôt que des abstractions. Les signes -le visible- montrent les
yeux du regardeur. Vient l'interprétation des signes -le lisible-
montrant le regard du regardeur. Et enfin la conjonction du visible et
du lisible, des signes et de l'interprétation des signes, ne laissant
qu'un masque qui voit et qui donne à voir
L'artiste
contemporain se doit d'oser ces pulsions esthétiques dans les méandres
du labyrinthe, et de partir à la découverte de l'essence
religieuse, du sens magique des choses!
La découverte des expressionnistes abstraits nord-américains
(Pollock, Newman, Rothko...) est d'avoir constaté que plus l'attention
picturale aux formes primitives y est évidente et consciente et
plus en dernière analyse la réussite de l'oeuvre achevée
devient problématique. Autrement dit, plus la recherche consciente
des signes, des formes, est croissante moins le "tribalisme"
est évident. Réponse des nord-américains à
celle des européens, les surréalistes, dont la croyance
était aussi dans le pouvoir créateur de l'inconscient. Mais
au lieu de penser attributs, les nord-américains pensèrent
abstractions. Leur héritage postérieur est à considérer
pour la vague des happenings et des "performances".
Les
dissidents surréalistes comme Giacometti ont su utiliser les données
ethnographiques pour transgresser les frontières bien définies
d'un monde de l'art qui fondait ses catégories sur la forme, un
monde anti-idéaliste, anti-humaniste dans sa dimension philosophique.
Giacometti a su célébrer la fonction originelle de la femme
considérée selon une logique primitivisée des formes,
c'est-à-dire selon une esthétique de l'art primitif.
L'art,
la science, le mythe : la tâche de l'artiste contemporain consiste
à trouver les forces réconciliatrices entre ces trois entités.
Le primitif ne se considère pas seulement en termes conceptuels.
Les hommes d'avant l'écriture n'ont pas laissé de textes
sur les schémas d'organisation (tant convoités par les conceptuels)
de leurs sociétés (tribales et préhistoriques). Néanmoins
leurs enseignements peuvent être lus à travers des textes
"formels" comme la peinture et la sculpture. Toute leur mémoire
est là...
Lire
les oeuvres de l'artiste primitif afin d'enrichir ce pauvre répertoire
d'images d'archéologues d'autoroutes! C'est le prix à payer
pour prendre les sentiers de la communauté: agir un peu plus avec
le sens esthétique plutôt que le sens de la curiosité
sociale...
Le
discours ethnographique est aujourd'hui complet (les arts premiers arrivés
à maturité) car beaucoup ont enquêté sérieusement
sur la nature des cadres esthétiques spécifiques où
il reste vivant. La sensibilité esthétique n'est pas une
exclusivité du monde "civilisé".
Et
les bibliothèques ne sont pas toujours là où on le
croit...
Guillevic, 2003
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